Grand-Cachot : Quatre regards au féminin

Eve Monier, peinture                                                     

Texte de présentation d'Adrien Bordone                                                           24 août 2014

 

 

Eve Monnier est née le 21 octobre 1968, à Bienne. Elle y fait ses études, puis à Neuchâtel, et enfin à l'école d'art appliquée de la Chaux-de-Fonds. À partir de 1994, elle enchaîne les expositions collectives et personnelles à travers la Suisse et expose aujourd'hui, pour la première fois, dans ce magnifique et atypique lieu qu'est le Grand-Cachot.

 

Eve Monnier est peintre. Pour le dire autrement, elle propose, par l'intermédiaire matériel de tableaux, des visions. Des visions toute personnelles, légèrement irréelles, peut-être un peu oniriques, un peu magiques. Des visions de choses qu'elle a pourtant bien vues, qu'elle a même souvent commencé par photographier, qu'elle a ensuite esquissées afin d'avoir un premier matériau brut, une première trace que, par la suite, dans son atelier, elle travaille, elle affine, elle précise. Elle ébauche alors, dans un long processus, une multitude de formes, de traits, d'essais et d'extraits d'images : autant de possibilités parmi lesquelles s'en trouve une qu'elle choisit, et à partir de laquelle, elle va se mettre à peindre.

 

Eve Monnier est peintre, cela veut donc aussi dire qu'entre ce quelque chose qu'elle a vu et ce qu'elle propose au spectateur, il y a un travail. Un travail d'abord d'expression spontanée des énergies qui sont en elle, mais un travail qui ne va toutefois pas sans retouches, sans corrections, sans retenue ; une création qui fonctionne donc dialectiquement avec son contraire : l'effacement, la suppression et le dépassement de formes anciennes par de plus vivantes. Naissent alors petit-à-petit ces étranges paysages abstraits, ces atmosphères célestes ou sauvages, ces forêts rouges, ces montagnes vertes, tout un mystérieux symbolisme chamarré, peuplé d'arbres ou de lampadaires, d'animaux sauvages, de buildings, de buissons, de rivières, de hiéroglyphes : un tourbillon coloré dans lequel quelques individus semblent se balader.

 

Car si Eve Monnier est peintre, cela signifie encore qu'elle n'est pas graphiste, qu'elle ne fait pas de la "communication visuelle", qu'elle n'est pas là pour nous convaincre ou nous éblouir, mais bien pour nous proposer des "objets infinis", dans le sens d'objets non-finis, non achevés, lacunaires, que seul le regard du spectateur peut combler. En effet, une peinture exige, selon une formule consacrée, plus que de simples spectateurs : elle exige des "regardeurs" attentifs. En exerçant notre regard, en regardant "activement", on se surprend alors à suivre le chemin tracé par une longue ligne, ses contours, ses détours, puis son arrêt abrupte au contact d'une figure plus grande, enfin le recouvrement de celle-ci par une autre. C'est dans ce passage discret d'un jaune à un orange pâle puis à un vert vif, ou alors dans la rupture, dans l'irruption à l'intérieur d'une plage rose d'un éclair bleu qui semble trancher le tableau en deux... c'est dans ces mouvements que s'harmonise aux yeux du regardeur une vision qui, sans lui, n'aurait pas d'existence.

 

Car quand Eve Monnier peint, elle ne fait ni de la politique, ni de la philosophie : son matériau premier, ce n'est pas l'idée, mais l'émotion ; elle ne travaille pas avec des concepts, mais avec des affects, avec des "percepts". Elle les tord, les taille, les étale et les superpose afin de nous proposer une oeuvre qui, en face de nous, presque miraculeusement, semble "tenir debout toute seule". Tenir debout, c'est-à-dire n'être ni trop lourde, ni trop compliquée ou trop matérielle, ni fatigante, ni fatiguée, ne croulant pas sous le poids de ses propres intentions, ni non plus trop claire, trop légère, immédiate ou superficielle, flottante dans le ciel des idées : elle est là, devant nous, en face de nous, et tient debout, nous résiste et nous capte.

 

Dans son travail de la matière, dans cet interstice et cet aller retour inlassable entre le papier, le pinceau, la craie, la toile, le pastel, et le regard, et la main, et le corps, elle nous transmet alors un peu de ce qu'elle définit elle-même comme de la joie : de la joie atome du bonheur, de la joie triomphe de la vie, de la joie qu'Eve Monnier nous offre aujourd'hui dans ses peintures.

 

Merci Eve.